« Mais madame, je ne vais pas y arriver… »
- annesophienedelec
- 5 juil.
- 3 min de lecture

C’est sans doute la phrase que j’ai le plus entendue lors de mes ateliers d’écriture dans une classe de 1eST2S - métiers de la Santé - du lycée Poquelin de St Germain en Laye. Des élèves au parcours scolaire parfois chaotique.
Cette classe avait été sélectionnée pour mener un projet « Excellence » autour de l’exposition « Amérindiens » organisée au Château de Versailles. Le but consistait à faire écrire aux élèves deux lettres : l’une en se mettant dans la peau d’un un amérindien du début du 18e siècle venu visiter Versailles en ambassade, la seconde dans la peau d’un occidental qui aurait assisté à la rencontre entre Louis XV et l’ambassade amérindienne.
Pour ces élèves au parcours scolaire chaotique, la première mission a d’abord consisté à leur donner confiance en eux, par des petits jeux tout simples : associations d’idées, champs lexicaux… Il se sont ainsi rendu compte qu’ils connaissaient bien plus de choses qu’ils ne l’imaginaient.
Nous avons ensuite procédé pas à pas, pour que la tâche ne leur apparaisse pas comme une montagne infranchissable : il a fallu définir qui parlait, à qui, donner corps et cœur à ces personnages, afin d’être capables d’écrire avec leur regard, leurs sensations, leur histoire… À un âge où on est parfois un peu prisonnier de son petit univers, le défi était finalement libérateur.
Puis je leur ai fourni un canevas indicatif de ce qu’ils pouvaient évoquer dans leur lettre.
Mais pour certains, la mission paraissait encore trop difficile, ou bien la facilité avec laquelle ils pouvaient y parvenir avec l’intelligence artificielle trop attrayante. Pourtant, ils ont des pochettes suspendues au mur pour y mettre leur portable quand ils rentrent en cours, mais certains développent des trésors d’ingéniosité pour les planquer. Voire, et là c’est un peu inquiétant sur leur degré d’addiction, ils mettent des faux portables dans les pochettes pour garder les leurs avec eux, les consultant compulsivement, juste dans une démarche presque de drogués de la notification.
Malheureusement pour eux, Chat GPT produit des textes certes très « beaux », mais sans vie et sans intérêt littéraire. La description de Versailles était jolie, mais je ne parvenais même pas à identifier un narrateur, si c’était un homme ou une femme, et encore moins son histoire. Il a fallu leur expliquer que l’intelligence artificielle fonctionne à base de statistiques sur les mots mais qu’elle est incapable de retranscrire l’émotion d’un narrateur et encore moins celle de l’écrivain et ses intentions profondes.
La comparaison entre les textes imparfaits de leurs camarades mais qui laissaient transparaître tout l’attachement qu’ils avaient pour les personnages qu’ils avaient créés et leur vie intérieure, la fougue qu’ils mettaient à rendre compte de leurs émotions et sensations, a suffi à démontrer que, pour la fiction, l’IA n’est pas un outil performant (alors qu’il peut l’être pour des recherches ou des textes administratifs, il ne s’agit pas de faire le procès de l’IA, qui reste un outil formidable dans bien des domaines).
J’en ai profité pour leur expliquer combien il était important pour eux d’avoir la maîtrise du langage, en particulier dans un monde où le débat s’amenuise au profit d’avis tranchés et sans arguments, où celui qui a un avis différent devient un ennemi alors que de la confrontation des avis pourrait naître des solutions plus riches et satisfaisantes pour tous. Je les ai laissés avec cette citation d’Orwell : « Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas penser, et s’ils ne savent pas penser, d’autres penseront à leur place » en espérant qu’elle soutienne leurs efforts.
Car oui, écrire demande un effort, penser demande un effort, mais quel plaisir de sentir qu’on touche son lecteur, qu’on lui apporte de quoi nourrir son imaginaire et sa réflexion. C’est ce que j’ai ressenti aussi quand ils m’ont quittée avec ces phrases : « Madame, vous êtes trop gentille » « Quand c’est vous qui expliquez, je comprends ».
Je les ai laissés avec plein d’outils pour corriger et améliorer leurs lettres, et oui, « ils y sont arrivés ! ».
Nous nous sommes retrouvés au mois de juin pour une lecture publique dans l’Orangerie du Grand Trianon, s’il vous plait!, au milieu du rendu d’autres projets tout aussi riches et fructueux, autour de la photo, la broderie ou la danse…
J’avoue que je n’étais pas peu fière d’avoir réussi à donner un peu de confiance à ces jeunes gens, de leur avoir laissé entrevoir le pouvoir des mots pour faire naître des émotions et embarquer le lecteur dans leur imaginaire.




Commentaires