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"Bonjour, monsieur Renoir", mon premier livre

C’est toujours une sensation étrange de faire découvrir à son enfant un moment de sa vie d’avant sa naissance. Comme si notre perception du temps acquérait tout à coup une densité presque palpable, et que l’on prenait conscience à quel point on peut rester la même personne tout en étant autre.

C’est exactement ce que j’ai ressenti en faisant découvrir à mon fils le lieu où j’ai débuté comme guide et animatrice d’ateliers d’arts plastiques pour les classes. C’était une autre vie!

La Maison Fournaise a inspiré mon tout premier livre, à destination de la jeunesse. J'y racontais la naissance du tableau de Renoir — le fameux « Déjeuner des canotiers » — dans ce restaurant et centre de canotage où venaient se détendre les parisiens.


Voici une version courte de ce récit publié en 2002.


Par un bel après-midi de juin 1868, la lumière tombait en pluie d’or sur la Seine. Les péniches de la Grenouillère tanguaient doucement, reliées à ce petit îlot rond que les habitués appelaient le « camembert ». Des jeunes filles, en robes retroussées, riaient en s’élançant dans l’eau. Des canotiers, chemises ouvertes et bras hâlés, faisaient vibrer l’air de leurs plaisanteries. Les ombrelles tournaient comme des fleurs colorées sous le soleil.

Deux silhouettes s’éloignaient de ce tumulte joyeux.

Le plus petit des deux, raide dans son costume sombre, parlait sans reprendre haleine. C’était le prince Bibesco, généreux mécène qui aimait les commandes précises, les sujets nobles, les références antiques.

— Il faut du grand, monsieur Renoir. Du mythe. De l’histoire. Les nymphes, les dieux… Voilà ce qui élève l’âme !

À ses côtés marchait un jeune homme au regard clair, le canotier à la main. Pierre-Auguste Renoir n’écoutait qu’à moitié. Ce qui l’occupait, c’était la vibration de l’air, les éclats mouvants sur l’eau, ces visages rougis par le soleil qui passaient comme des apparitions. L’Antiquité lui semblait lointaine ; la vie moderne, elle, palpitait à portée de main.


Ils arrivèrent bientôt devant la façade accueillante du Restaurant Fournaise, à Chatou.

La terrasse dominait la Seine. Des canots filaient comme des flèches sur l’eau verte. Les cris des spectateurs montaient, légers comme des bulles.

Renoir s’assit et commanda un verre.

Une jeune serveuse, les joues fraîches et les yeux pétillants, posa le verre devant lui. On l’appelait Alphonsine. Elle se pencha à la rambarde, encouragea les rameurs, puis, soudain, sous les rires généraux, ôta ses chaussures et plongea dans la Seine.

Renoir la suivit des yeux, fasciné par la danse des reflets autour de son corps.

Le père Fournaise, moustache fière et regard malicieux, s’approcha.

— Elle nage comme un poisson !

— Croyez-vous qu’elle accepterait de poser ? demanda Renoir.

— Tant que vous ne lui demandez pas de rester immobile ! Elle ne tient pas en place !

Renoir sourit. Il ne cherchait pas des poses figées. Il voulait la vie en mouvement.


Tout l’été, il revint.

Chaque dimanche, Alphonsine l’accueillait d’un éclatant :

— Bonjour, monsieur Renoir !

Il installait son chevalet à l’ombre d’un store rayé. Les conversations bruissaient autour de lui. Les verres tintaient. La Seine changeait de couleur au fil des heures : vert pâle au matin, argent vif à midi, bleu violacé au crépuscule.

Ses amis venaient parfois le rejoindre :Claude Monet, les yeux plissés devant la lumière, et Alfred Sisley, discret, attentif aux nuages.

Ils parlaient peinture, évidemment. On les traitait d’inachevés, d’imprudents, de rêveurs. Le public voulait des contours nets ; eux préféraient les touches vibrantes. Les nouveaux tubes de peinture leur permettaient de travailler en plein air — quelle liberté nouvelle !

Un jour, un homme à la silhouette solide et au regard aigu s’arrêta derrière Renoir.

— On dit que vous, les Impressionnistes, vous effacez les détails. Pourquoi ?

C’était Guy de Maupassant.

Renoir leva les yeux vers la Seine.

— Regardez l’eau. Voyez-vous des lignes nettes ? Tout tremble. Tout change. Je peins ce que je ressens. Nous peignons nos impressions. »


L’écrivain observa. Il ne vit plus que des touches de couleur.

Maupassant observa plus longtemps. Les taches de couleur cessèrent d’être floues ; elles devinrent frémissement.


Les années passèrent. La terrasse de la Maison Fournaise demeurait un refuge. Renoir y venait désormais avec Aline Charigot, qui deviendrait sa femme.

Un dimanche, alors que les conversations s’enroulaient autour d’un déjeuner animé, Aline posa sa main sur la sienne.

— Pourquoi ne peindrais-tu pas tout cela ? Nous tous, ici… Ce moment.

L’idée s’ancra en lui comme une évidence.

Il fit apporter une grande toile.

Dimanche après dimanche, les amis reprirent place : canotiers à la barbe fière, actrices aux chapeaux fleuris, collectionneurs curieux, Alphonsine accoudée à la rambarde. Les verres emplis de vin blanc capturaient la lumière comme des éclats d’étoiles.

Renoir travaillait avec une patience ardente. Il déplaçait un bras, inclinait un chapeau, cherchait l’équilibre entre l’ombre et le soleil. L’hiver venu, il poursuivit la toile dans son atelier. Il douta. Il reprit. Il recommença.


Un an passa.

Puis, par une claire matinée, il dévoila enfin la toile achevée.

Le Déjeuner des canotiers.

La terrasse baignait dans un or tiède. Les visages riaient, penchés les uns vers les autres. On entendait presque le clapotis de la Seine, le froissement des robes, le tintement des verres.

Le père Fournaise, ému, promit un bal pour célébrer l’événement. Sous les lampions, la toile semblait vibrer comme si elle respirait encore la chaleur de l’été.


Personne ne savait encore que cette scène de bonheur simple quitterait un jour les rives de Chatou pour traverser l’océan et entrer dans les collections de la Phillips Collection, à Washington.

Mais en cet instant, sur la terrasse parfumée de soleil et de vin blanc, ce n’était pas un chef-d’œuvre que l’on fêtait.

C’était un moment suspendu. Un éclat de vie sauvé du temps.



 
 
 

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