Quand l’expérience dépasse la fiction : aux origines de "L’Expérience interdite"
- annesophienedelec
- 4 avr.
- 3 min de lecture

Inspirée d’une histoire vraie, ma pièce L’Expérience interdite plonge au cœur de l’expérience de la Troisième Vague menée par le professeur Ron Jones en 1967, au lycée Cubberley de Palo Alto, en Californie.
Confronté aux questions de ses élèves sur l’adhésion d’une population entière au nazisme, ce jeune enseignant tente de leur expliquer les mécanismes de l’embrigadement et de la discipline collective.
Mais ce qui commence comme une démonstration pédagogique se transforme rapidement en une expérience vertigineuse dont aucun participant ne sortira indemne.
« Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ? »
Cette question, posée dès le début de la pièce, est aussi celle qui m’habite depuis l’adolescence. Comment bascule-t-on ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, une personne devient un héros… ou un bourreau?
Ces interrogations traversent mon travail depuis longtemps. À dix-neuf ans, j’écrivais ma première pièce, Entre ciel et enfer. Elle mettait déjà en scène des personnages plongés en plein Débarquement de Normandie. À l’époque, mes héros s’engageaient sans hésiter contre l’oppression. Le monde me semblait encore simple.
Puis la réalité a complexifié mon regard. Presque dix ans plus tard, la naissance de mon premier fils bouleverse mes certitudes. En le tenant dans mes bras, je prends conscience que je serais capable de tout pour le protéger, même de renoncer à mes principes les plus fondamentaux. De cette prise de conscience naît La Maison de carton, qui suit un groupe de jeunes Autrichiens pendant la montée du nazisme, et explore leurs dilemmes moraux.
Je m’approchais de certaines réponses, mais quelque chose me manquait encore : comprendre les mécanismes psychologiques qui poussent des individus ordinaires à accepter l’inacceptable.
Les sources
C’est presque dix ans plus tard qu’une élève à qui je fais travailler La Maison de carton me parle du film La Vague. Le déclic est immédiat. Je découvre l’expérience réelle qui a inspiré cette fiction et me lance dans des recherches. Les sources sont rares, parfois contradictoires. Les participants ont longtemps refusé de témoigner.
Je consulte d’abord les notes de Ron Jones, rédigées cinq ans après les faits. Je découvre ensuite un téléfilm américain de 1981, critiqué par Jones lui-même pour sa dramatisation. Puis le roman de Todd Strasser, inspiré davantage de l’adaptation télévisée que de la réalité. Les versions s’éloignent peu à peu des faits. Je choisis alors de ne pas lire ce roman avant d’écrire la pièce, afin de rester au plus près de l’expérience originale.
La découverte la plus précieuse sera un documentaire réalisé en 2010 par Philip Neel, ancien élève ayant participé à l’expérience. À travers les témoignages de ses camarades, il cherche à restituer la réalité vécue. Fait troublant : les souvenirs divergent, certains anciens participants semblant encore hésiter à assumer ce qui s’est produit. Comme si l’expérience continuait de déranger, des décennies plus tard.
Pour autant, L’Expérience interdite n’est pas une reconstitution historique stricte. C’est une fiction nourrie de faits réels, conçue pour interroger notre rapport à l’autorité, à l’obéissance, au besoin d’appartenance. Elle explore la fascination pour l’ordre, le confort du groupe, et cette tentation de déléguer sa pensée pour donner un sens à sa vie.Elle cherche, surtout, à révéler la part d’ombre qui peut sommeiller en chacun de nous.
La création scénique
Lorsque j’ai créé ce spectacle pour la première fois en 2015, une semaine après les attentats du Bataclan, la pièce a trouvé une résonance immédiate et glaçante. Elle entrait en écho avec les interrogations sur la radicalisation, l’embrigadement, et la manière dont des individus peuvent basculer dans une idéologie violente au nom d’une cause qui promet sens et appartenance.
Aujourd’hui, ces questions restent plus actuelles que jamais. La montée des régimes autoritaires, la fragilisation des démocraties, l’influence croissante des réseaux sociaux et la polarisation des opinions ravivent ces mécanismes d’adhésion collective. Le besoin d’identité, d’ordre et de certitude peut ouvrir la voie à des dérives multiples — politiques, religieuses, idéologiques.
Monter L’Expérience interdite aujourd’hui, c’est inviter le public à exercer sa vigilance. À cultiver son esprit critique. À interroger sa propre capacité de résistance face aux dynamiques de groupe et aux discours simplificateurs.
La véritable Troisième Vague était une expérience immersive. De la même manière que les élèves de Ron Jones ont été progressivement happés par le mouvement, les spectateurs sont ici directement impliqués. Ils sont pris à partie, invités à se lever, à répéter les devises, à adhérer… avant de prendre conscience du mécanisme dans lequel ils ont été entraînés.
Une manière de vivre, plutôt que d’observer, l’expérience de l’embrigadement.
Une version immersive de la pièce, proposant plusieurs parcours dans différents espaces, a d’ailleurs été récompensée en 2019 par le concours d’écriture de théâtre immersif A2 Antre de Rêves – Le Secret Paris.
Plus qu’un spectacle, L’Expérience interdite est une invitation à rester lucide. Et à se poser, encore et toujours, cette question essentielle :
Et moi… qu’aurais-je fait ?
















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